HISTOIRE

Première immigration au poste principal de la Mana, baptisé la Nouvelle Angoulème

 Les campagnes d’exploration de la Mana et les premiers plans de colonisation de la Guyane supérieure (1819-1820).

Après la défaite de Napoléon, le traité du 30 mai 1814 restitue à la France la Guyane, retranchée du domaine colonial par l’expédition anglo-portugaise de 1809. Après l’occupation portugaise, la monarchie française entend alors pérenniser sa présence dans le nouveau monde par une occupation solide de l’espace. Instruite de ses échecs, elle entend faire aboutir cette occupation par un projet de peuplement de cette colonie. Il s’agit d’

" établir sur le sol de la Guyane une population nationale et libre capable de résister par elle-même aux attaques étrangères et de servir de boulevard aux autres colonies françaises d’Amérique "

 

Le Comte Corra Saint Cyr est chargé par le Roi de cette réoccupation de la Guyane.

Des conditions nouvelles viennent toutefois imprégner cette reprise de la Guyane. Les populations locales présentes ( environ 16900 hommes dont 700 blancs, 800 affranchis et 15000 esclaves) ne semblent pas laisser entrevoir l’opportunité d’une colonisation de l’espace par les populations autochtones. D’autre part, le traité récent interdisant la traite des esclaves, signé par la France, interdit un peuplement par une immigration d’esclaves noirs d’Afrique. Le gouvernement entend donc peupler cette colonie par une immigration de paysans français. Ce projet présente pour la monarchie des avantages nombreux :

- il permet " d’écouler utilement la population surabondante de la France ",

- " d’assurer la sécurité intérieure et extérieure des colonies ",

- et " par un travail intelligent " de produire " des denrées dites coloniales et de consommer des produits du sol et des manufactures du royaume ".

Le Baron Laussat, nouveau gouverneur de la Guyane, lance dès l’automne 1819, les premières expéditions pour reconnaître des espaces propres à accueillir une immigration d’agriculteurs souhaitée par le Ministère du Roi. Les régions situées entre l’Oyapock, le Mahyri et le Sinnamary sont alors explorées. Des campagnes de prospection sont dans le même objectif menées dans les montagnes granitiques de Kaw. Les explorateurs rentrent à Cayenne très réservés sur les potentialités des terres explorées. Ils estiment la couche végétale trop mince, le climat néfaste, les terres marécageuses trop étendues pour accueillir une colonisation agricole. Toutefois, il leur semble que les terres situées plus au Nord entre l’Iracoubo, la Mana et le Maroni pourraient mieux correspondre aux projets de colonisation.

A Paris, Catineau Laroche est entretenu du projet de colonisation. En date du 29 avril 1819, il rédige à l’adresse du Ministère de la Marine et des Colonies un premier projet de colonisation de la Guyane supérieure. Après présentation du cadre naturel de la région, il propose de peupler la colonie d’agriculteurs et d’ouvriers français. L’année suivante, il complète son étude par deux autres projets qui dressent dans le détail, les étapes, les moyens nécessaires et les intérêts d’une colonisation de la Guyane supérieure. Il en arrive aux conclusions suivantes : l’insalubrité du climat ne présente pas un obstacle réel à une colonisation agricole, " l’abus de liqueurs spiritueuses, l’excès des plaisir sensuels " constituent des difficultés bien plus grandes ; la nouvelle colonie doit être séparée de l’ancienne (Cayenne) " afin d’éviter la contagion des moeurs de celle-ci où le travail de la terre est fait exclusivement par des esclaves "; l’établissement nouveau doit s’éloigner des terres basses et noyées ; le peuplement de base de la colonie doit être constitué de " cultivateurs libres et européens " associés à des auxiliaires (enrôlés, affranchis, esclaves ...). Catineau Laroche prévoit pour garantir l’enracinement de l’immigration des travaux préparatoires à l’arrivée des colons comme le défrichement des terres, la plantation des vivres, la construction de cases, l’établissement d’une route intérieure etc. En conclusion de son projet, il propose la création d’une " Compagnie dans laquelle le gouvernement s’intéresserait comme actionnaire ".

En 1820, le Ministère de la Marine donne des instructions précises à la " commission spéciale d’explorateurs " chargée de l’exploration du nord de la Guyane dans la région de la rivière de la Mana. La commission d’exploration est dirigée par Catineau Laroche assisté d’un lieutenant et d’un enseigne de vaisseaux auxquels se joindront à Cayenne l’ingénieur Dumonteil, le botaniste Poiteau et un officier de santé. Les instructions de Paris indiquentqu’il :

" sera mis à la disposition du chef de la commission d’exploration 50 hommes avec un nombre suffisant d’embarcations propres à la navigation des rivières et armées de rameurs. Des haches, sabres, pioches, fusils et munitions seront délivrés à l’escorte et l’ensemble des vivres, quelques effets de campement et les ustensils nécessaires pour un bivouac. (...) L’expédition ... fera route pour l’embouchure de la Mana et à la hauteur de l’Iracoubo, il sera détaché un des bateaux avec un commissaire à l’effet de remonter cette rivière jusqu’à la partie ou elle cesse d’être navigable et de s’assurer par des sondes de la profondeur de ses eaux. Le commissaire chargé de l’exploration de l’Iracoubo établira un poste à la tête de la navigation : il y laissera quelques hommes et fera tracer un sentier de communication avec la première chute de la Mana où il devra se rallier avec son escorte. Le commissaire en chef remontera la Mana en faisant constater par des sondes l’état de cette rivière. Arrivé à la première chute, il y établira un magasin et un poste qui sera mis en communication avec celui de l’Iracoubo. ... L’expédition remontera la Mana à la distance de 6 à 10 lieues et là, elle sera divisée en trois compagnies. L’une se portera à l’ouest à la distance de 5 à 6 lieues et de là elle tournera au Sud. L’autre se dirigera vers l’Est, aussi à la distance de 5 ou 6 lieues et ainsi que la première elle se portera directement au Sud. La troisième reconnaîtra l’Araouni et remontera la Mana. Les trois compagnies exploreront le pays à droite et à gauche et se réuniront sur les bords de la Mana par le parallèle de 4°15’’ ou tout autre qui pourra être indiqué par le commissaire en chef. Là sera établi un poste avec un magasin approvisionné par celui que le commissaire en chef aura formé à la première chute de la Mana. Des embarcations descendront la rivière pour aller chercher des approvisionnements et elles emmèneront les malades. Un des commissaires sera dirigé sur le Maroni au dessous du saut Itoucoupou. Il y fera construire une pirogue ou canot, descendra le Maroni, constatera les moyens de navigation de ce fleuve et examinera les terres de la rive droite. Une embarcation en état de tenir la mer sera mise à sa disposition à l’embouchure du Maroni. ... Un autre commissaire se dirigera vers le sud, traversera la crique de Inimi, remontera l’Aroua, reconnaîtra la région du parallèle 2°52’’ environ, que Leblond dit être de 200 toises de hauteur, et de laquelle on découvre tout le pays à perte de vue : il examinera les terres entre l’Aouaoui et l’Ayapock, que Leblond dit être excellentes et il tachera d’arriver jusqu’aux établissemens des indiens Oyampis sur la Sucari : il rétrogradera par le même chemin qu’il aura suivi jusque là et devra trouver sur L’Inini ou sur l’Araoua, un magasin de vivres et un poste qui auront été formés par le commissaire en chef. ... Si les explorateurs trouvent, en effet, sur les terres hautes qui séparent le Maroni du Sinamary un site dont l’élévation , la fertilité, l’étendue et les moyens de communication avec la mer donnant la certitude qu’on puisse y former une colonie considérable de familles européennes, le commissaire en chef, après avoir pris l’avis de ses adjoints, fera établir sur le terrain quelques logements et une plantation de vivres et il y laissera un nombre suffisant d’hommes de son escorte pour attendre les ordres du commandant et administrateur pour le Roi, relativement à la formation, sur ce point, d’un poste militaire et agricole permanent. "

 

Le 20 octobre 1820, la commission d’exploration débarque à Cayenne. Catineau Laroche confie au Baron Portal les réticences des habitants de Guyane au projet de colonisation de la Guyane supérieure.

" Les habitants actuels de cette colonie préféreraient des recrues de l’Afrique à une colonisation d’européens "

 

Le gouverneur Laussat évoque aussi ses vues sur les caractères d’une présence coloniale en Guyane supérieure. Il écrit en octobre 1820 :

" je m’effraye de ce bataillon, de cette légion agricole (immigration massive de paysans français) qui jure avec nos habitudes où je crains cent germes de désordres et de dissolution et où je n’aperçois aucune compatibilité, aucun accord, avec les institutions coloniales actuelles ".

 

Laussat est plutôt favorable à une immigration de volontaires africains recrutés à Madagascar, au Sénégal ou sur la côte d’Afrique.

" Je m’adresse à un de ces hommes qui font métier de vendre d’y vendre de leurs semblables. Je lui donne une somme convenue pour qu’il me permette de m’arranger avec un certain nombre de nègres qui sont sous ses ordres. Je propose à 100 de ceux-ci de venir avec moi à des conditions stipulées dont la première sera l’entière disposition de sa personne après 15 ou 20 ans de service. Je permets à 25 ou 30 des plus mûrs d’entre eux de se choisir des femmes. (...) Je les emmène à bord. Je les y forme en compagnies de 100 pionniers (...) J’établis dans ces compagnies une discipline militaire. Les hommes y reçoivent les vivres, l’habillement et une solde. Arrivés dans la colonie, je les caserne dans des carbets " .

 

Laussat envisage ensuite de louer ces compagnies aux colons européens. Pour le gouverneur de la Guyane, cette organisation permettrait de préparer l’émancipation des esclaves en imposant, dans les colonies, face à la gratuité du travail servile, le paiement du travail des noirs.

Le 28 octobre 1820, l’expédition quitte Cayenne à bord du brick " l’Isère ". Le 5 novembre la Mana est remontée. Deux postes sont établis sur la rivière : l’un à 7 lieues de l’embouchure, l’autre à 14 ou 15 lieues. Douze hommes sont laissés sous la direction du capitaine Gerbert au poste principal et six au poste inférieur.

 

2- Le projet de colonisation par une immigration européenne de colons agriculteurs (1820)

Malgré les réticences des colons de Cayenne, de retour en France (mai 1821), Catineau Laroche se prononce en faveur d’une immigration massive de France vers Mana. Cette immigration massive serait composée d’agriculteurs français libres auxquels on associerait des orphelins des deux sexes. Pour assister les cultivateurs, on recruterait des laboureurs, des bûcherons, des charpentiers, des menuisiers, des forgerons " levés par voie d’enrôlement volontaire parmi les jeunes conscrits militaires, avant leur admission dans l’armée ". Les familles recevront une concession de 150 arpents dont huit défrichés et plantés en vivres, une case, les meubles et outils indispensables, un petit bétail et des rations militaires pendant deux ans. Dans un délai de six ans, Catineau Laroche prévoit l’envoi à Mana de 600 familles, 4400 ouvriers coloniaux et 4200 orphelins des deux sexes.

Une commission est formée sous la présidence de Mr Lainé pour étudier le projet final de Catineau. La commission, sans remettre en cause, sur le fonds, le projet de Catineau Laroche, appelle à la prudence. Les nouvelles qui parviennent des postes établis par les explorateurs sur la Mana sont mauvaises. Les fourmis ont envahi le poste inférieur, la Mana a inondé les terres, les hommes sont malades. La commission ne veut pas d’un nouvel échec qui découragerait toute immigration future. Les correspondances des gouverneurs de Guyane, Laussat puis Milius, invitent aussi à la prudence. La commission décide alors d’organiser, en qualité de test, une immigration très réduite (quelques familles) vers Mana. Elle recommande l’envoi d’un chirurgien, d’un prêtre avec ces premiers colons. La jeune colonie sera placée sous la protection des gouverneurs de Cayenne. La commission charge le gouverneur Milius des préparatifs préalables à l’arrivée des premiers colons. Toutes les précautions sont prises, les plus grands efforts consentis (un million pour Mana au budget de 1820 et 1821), pour une réussite de la colonisation de la Guyane supérieure.

 

Dès la fin de 1822, est organisé le départ d’une expédition d’ouvriers, de sapeurs et d’orphelins vers le poste supérieur de Mana. En 1823, 55 travailleurs (dont 6 blancs) laissés depuis les premières reconnaissances de 1822 s’activent aux aménagements de base à Mana. Six carbets ont été construits, une route de 7 lieues de Mana à l’Organabo a été prise à la forêt, les défrichements ont commencé. L’expédition de France s’installe à Mana en juillet 1823. 164 hommes la composent.

Cette première immigration au poste principal de la Mana, baptisé la Nouvelle Angoulème par les colons, rencontre des difficultés nombreuses. Le gouverneur Milius est obligé d’envoyer à la Mana un détachement de gendarmes pour rétablir le calme. Les ouvriers " se livrent à l’ivrognerie et à toutes sortes de vices tandis que les orphelines s’abandonnent à la paresse et au libertinage ". En octobre 1823, le gouverneur Milius se rend à la Mana ravagée par les fièvres. Les travaux sont peu avancés. L’ajournement de l’arrivée des cultivateurs est nécessaire. De mai à août 1824, une nouvelle épidémie de fièvres frappe Mana. La mortalité est très forte surtout dans les populations blanches. Les désertions sont de plus en plus nombreuses.

 

La colonisation de la Guyane se heurte aux difficultés de la France de recruter des colons. Les archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence ont conservé la trace de cette pénurie endémique d’hommes pour la Guyane :

- 1819-1820 Correspondance du gouverneur Laussat concernant un projet d’immigration de Canariens à la Guyane.

- 1819-23 Correspondance de l’ambassadeur Hyde de Neuville et du Gouverneur Laussat sur un essai de colonisation de la vallée de la Passoura par des familles irlandaises des Etats-Unis et la fondation de Laussadelphie.

- 1820 Correspondance de Laussat sur un projet de colonisation par des nègres libres, des esclaves marrons et des indiens.

- 1820-1823 Correspondance des gouverneurs Laussat et Milius. Projet d’immigration à la Guyane d’orphelins de l’hospice de Brest.

- 1821 Correspondance du gouverneur Laussat sur le projet de Dubuisson d’une colonisation de la vallée de l’Oyapock avec des paysannes de Basse Bretagne.

- 1821 Lettres du gouverneur Laussat sur le plan des frères Bernard d’une colonisation par des européens.

- 1821-1829 Correspondance du gouverneur Milius et de Guillemein sur un projet d’immigration en Guyane de colons français de Saint-Domingue réfugiés en Basse-Louisiane.

- 1827-1837 Mémoire de Philippe Parandier d’Arbois sur un projet de colonisation de la Guyane.

- 1856-1892 Correspondance sur immigration de familles russes en Guyane.

- 1819-1821 Gouverneur Laussat. Correspondances sur la colonisation de la Mana par les nègres marrons du Surinam.

- 1825 Correspondance sur le projet de Montquerron d’affranchissement sous patronage des noirs pour la colonisation de la Guyane.

- 1828 Correspondance sur le projet de l’Abbé Guilloteau pour une colonisation de la Guyane par des noirs, des soldats et des orphelins.

- Correspondances sur une colonisation chinoise de la Guyane.

- 1818-1822 Correspondance Corrat de Saint Cyr et Laussat sur le projet d’une colonisation par des indiens.

Les tentatives déjà menées par le gouverneur Laussat dans les années 1820 sont peu encourageantes. 29 chinois et 5 malais sont arrivés en Guyane en 1820 et ont été placés dans l’établissement de la montagne Kaw à quelques kilomètres au sud de Cayenne. Après 14 mois, 19 chinois ont survécu et ont été rapatriés à Cayenne au service des jardins du Roi. Puis, les quelques survivants ont été réembarqués pour Manille.

La tentative d’installation de settlers américains (des irlandais) n’a guère été plus fructueuse. Sept familles, soit vingt âmes, arrivent le 15 novembre 1821 en Guyane. Les colons sont installés sur les bords de la Passoura, un affluent du Kourou où ils fondent Laussadelphie. Après une année passée, il ne reste à Laussadelphie plus qu’une femme et 4 enfants rapatriés sur Cayenne et renvoyés à Boston le 21 novembre 1822. Des soldats français libérés des obligations (8 grenadiers et un caporal) décident de réinvestir Laussadelphie. Ils y végètent quelques années avant que le gouverneur du Roi ne donne l’ordre de la destruction de l’établissement en 1826.

 

a) Les alsaciens( 1823-1824)

Il semblerait que cet envoi d’immigrants juifs d’Alsace provienne d’une initiative individuelle. Le dénommé Gerfberr se serait proposé au Ministère de la Marine de recruter des colons dans les familles juives alsaciennes pour les colonies de la Guyane. Le Ministère se montre attentif à cette proposition de colonisation. Prudent, il propose, cependant, à Gerfberr de se rendre sur place à Mana avec trois chefs de famille pour apprécier les conditions locales. Le Ministère des colonies prend en charge cette mission d’observation des alsaciens. Ces derniers quittent la France en 1823. Cerfberr et un de ses compagnons trouvent la mort l’année suivante. Les deux survivants sont rapatriés en France peu de temps après.

 

b) Les jurassiens (décembre 1824-1828)

L’immigration de colons agriculteurs d’Arbois dans le Jura constitue la tentative la plus préparée d’une colonisation agricole de la Mana. Le recrutement des familles jurassiennes a été laissé à la diligence du capitaine de gendarmerie Gerbert, qui avait participé à la première expédition de Catineau Laroche et dirigé le poste principal de la Nouvelle Angoulème. Gerbet connaît donc bien les conditions de vie sur les bords de la Mana et les besoins de la nouvelle colonie. De retour en France, il se charge du recrutement de colons dans sa ville d’origine.

Ce recrutement fait l’objet d’un soin tout particulier. Le Ministère ne veut pas d’un échec qui dissuaderait un large mouvement d’immigration du Jura vers la Guyane. Le Ministère décide de limiter cette immigration à trois familles qui constitueront ainsi une sorte de test. Les familles Pageoz, Giboudeau et Briffe soit environ 27 individus jeunes, une sorte " d’élite des paysans de la contrée " signent un contrat avantageux d’expatriation. Le Ministère des Colonies prend en charge les frais de transport, les achats de matériel, l’approvisionnement en vivres de la jeune colonie pendant trois ans à compter de son arrivée à Mana, il donne en concession les terres et les bâtiments, etc. Le gouverneur Milius est chargé, quant à lui, de préparer l’arrivée de ces trois familles à la Mana. Leur embarquement est même différé pour lui laisser le temps d’organiser les défrichements et la construction des bâtiments. Les jurassiens sont indemnisés par le Ministère des Colonies du retard pris à leur départ.

Le 5 décembre 1824, les trois familles arboisiennes arrivent, accompagnées du capitaine Gerbert, à la Nouvelle Angoulème. Leur mission, définie par le Ministère des colonies est, bien avant de se lancer dans l’exploitation de cultures coloniales (cacao, café, coton, etc.), de privilégier les cultures vivrières pour rapidement émanciper le jeune établissement de l’aide de Cayenne et de la métropole. Trois années sont laissées aux jurassiens pour créer une colonie autosuffisante.

Les familles du Jura arrivent en pleine saison des pluies. La Mana inonde les terres défrichées. Le gouverneur est contraint d’envoyer 100 noirs pour aider les colons dans les gros travaux de drainage et construction de digues. Les premiers pas de la jeune colonie agricole s’effectuent déjà dans la dépendance de Cayenne et du travail servile.

Néanmoins, la première récolte de riz par les colons du Jura arrive en mai 1825. Malgré la mort du fils Briffe, la greffe jurassienne en Guyane supérieure semble prendre. Tout autant que les colons, le gouverneur, le Ministère se réjouissent des ces premiers résultats prometteurs. Décembre 1825 voit une deuxième récolte de riz et une première de maïs, le bétail se multiplie. Malgré les recommandations de Gerbert, les jurassiens se sont lancés dans la culture de plantes coloniales. Une première récolte de cacao est réussie en décembre de 1825. C’est l’optimisme à Mana. Les jurassiens écrivent à Arbois pour inviter des familles à les rejoindre : " Venez jouir avec nous des mêmes avantages, une nouvelle patrie vous attend ". Les nouvelles des colons de Guyane circulent dans la région d’Arbois. Les archives ont conservé les lettres nombreuses de familles du Jura volontaires au départ pour Mana.

En novembre 1826, le capitaine Gerbert, guide et conseil de la communauté jurassienne rentre en France. L’activité décline à la Mana. Les fièvres affaiblissent les colons ; les terres, après les premières récoltes, s’épuisent ; les relations avec le nouveau commandement sont plus tendues. La colonie repose de plus en plus sur les approvisionnements de Cayenne et le travail des esclaves restés à la nouvelle Angoulème. En application du contrat, les approvisionnements par les magasins du Roi cessent au premier janvier 1827. Les jurassiens survivent alors de chasse et de pêche. Ils ouvrent une sorte de cantine pour les employés de l’administration et les noirs présents sur le site. La destination de l’immigration est dénaturée.

Les trois familles demandent un retour en France. Le baron Hyde de Neuville organise rapidement ce rapatriement, d’autant plus qu’un nouveau projet de colonisation de la Mana s’organise avec les soeurs de Saint-Joseph de Cluny.

 

Dès 1822, on retrouve dans les archives la trace de deux religieuses de Saint-Joseph embarquées à Brest à bord de " La Sapho " et accompagnées de 6 orphelines pour la Guyane française. Elles font partie de la première expédition d’ouvriers, d’orphelins envoyée à La Mana pour préparer la colonie à l’arrivée de familles d’agriculteurs français.

En 1827, un projet de colonisation est élaboré entre la mère Javouhey, supérieure des soeurs de Saint-Joseph de Cluny et le Ministère des Colonies et de la Marine. Le comte Chabrol, ministre, soutient ce projet. Il consiste en la création d’une sorte de colonie communautaire entre le phalanstère fouriériste (le traité d’association domestique agricole de Fourier date de 1822) et la réduction jésuite du Paraguay. La colonie fonctionne sur le mode de l’association : la propriété n’existe pas, le travail n’est pas rémunéré, etc. L’exploitation des terres est collective, la communauté satisfait aux besoins de ses membres. Un contrat d’association de trois ans lie les soeurs aux membres de la communauté. La communauté vit en autarcie, les relations commerciales avec Cayenne sont interdites. Le gouvernement n’intervient pas dans l’association entre la congrégation de la mère Javouhey et les colons.

En 1827 est donc organisé le premier convoi vers Mana. Il comprend 9 soeurs , 27 converses, 39 cultivateurs, 12 ouvriers et 11 orphelins. Les colons investissent Mana à la fin du mois d’Août 1828. L’objectif de la mère Javouhey est de nourrir la jeune colonie d’une immigration massive d’orphelins et orphelines des maisons de France. L’orphelinat de Bailleuil des soeurs est organisé d’ailleurs pour préparer les orphelins à l’expatriation dans les colonies. En 1829, mère Javouhey demande la prise en charge par le Ministère de la Marine du transport de 200 orphelines et 52 soeurs converses.

Les premiers rapports d’inspection réalisés dans la colonie de la Mana sont plutôt positifs. Les cultures vivrières, ainsi que le bétail, sont l’objet de toutes les attentions de la communauté. En 1832, la communauté pilote de Mana dispose d’un stock alimentaire d’une année. L’établissement des soeurs de Saint-Joseph s’est aussi lancé dans l’exploitation des bois tropicaux qui rapporte à la mère Javouhey 10 à 12000 francs par an. Avec son hôpital, son foyer pour les plus jeunes enfants, la situation sanitaire de la colonie est très satisfaisante.

Cependant, en 1831, les contrats signés entre les agriculteurs, les ouvriers et la mère Javouhey arrivent à échéance. La colonie se vide alors de ses colons. Les colons reprochent au système sociétaire de la mère Javouhey d’exploiter gratuitement leur travail.

Cette désertion massive des colons volontaires de Mana n’arrête pas l’oeuvre. A la fin de 1834, la mère Javouhey a quitté Mana pour Paris où elle négocie l’accueil , dans la structure associative de Mana, des esclaves libérés depuis l’interdiction de la traite.

 

Dans la nouvelle orientation donnée à l’établissement colonial de la Mana, l’objectif du Ministère des colonies est double. Il s’agit, tout d’abord, comme à l’origine des projets, de favoriser la conquête agricole de la Guyane supérieure. L’expérience a d’ailleurs démontré qu’aucune des tentatives de colonisation n’avait pu s’affranchir du travail des esclaves noirs. D’autre part, il s’agit d’imaginer un système pour encadrer l’émancipation des noirs libérés depuis les lois interdisant la traite. De plus, l’abolition totale de l’esclavage apparaît proche.

L’arrivée de 476 esclaves des deux sexes s’échelonne sur les années 1836 et 1837. Les populations libérées sont intégrées dans le système associatif fonctionnant depuis 1827. Les observateurs mandés par le Ministère des colonies notent pour la plupart une certaine réussite sociale et morale de l’établissement de Mana. L’ordre règne à Mana sous l’autorité sans conteste de la mère Javouhey qui écrit en 1838 :

" Les résultats obtenus sont immenses surtout quand l’on considère la nature des éléments et la jeunesse de la nouvelle colonie. Les résultats sont prouvés par le bon ordre, la tranquillité, la gaieté, la sobriété, la santé, la rareté des délits, le nombre des alliances légitimes et le très petit nombre des naissances illégitimes. Ces noirs ne sont pas sourds ni à la voix de la morale et de la religion, ni à celle de la civilisation, fils du père commun, ils sont hommes comme nous. "

 

Cependant, les observateurs soulèvent le coût exorbitant pour le Royaume du système de la mère Javouhey. Le gouverneur Bassa en mission d’inspection note que l’expérience de Mana, bien que globalement positive, n’est reste pas moins impossible à généraliser. Outre le coût, la colonie survit grâce à son isolement. Dans le même sens, l’ordonnateur insiste sur la faible productivité de Mana par rapport à l’importante force productive qui y est rassemblée. Il recueille les plaintes des habitants de Mana qui dénoncent le système sociétaire, comme forme nouvelle d’exploitation de leur force de travail.

En 1846, le gouvernement envisage de soustraire la colonie de Mana à la direction de la mère Javouhey. En janvier 1847, Mana passe sous la direction de l’administration coloniale. Le projet sociétaire est sabordé par le rétablissement des communications et des échanges entre Mana et le reste de la Guyane.

6- La Mana, laboratoire français de l’émancipation des noirs (1836-1848)

8 votes. Moyenne 3.88 sur 5.

Actualités Antilles Guyane - Annuaire - Petites Annonces